Sur Europe 1 le philosophe Alain Finkielkraut s'est excusé de ses propos tenus dans une interview pour le quotidien israëlien Haaretz. Mais ces excuses sont elles sincères?
Pour vous faire votre propre idée, voici en rouge l'intégrale de l'interview du 18 novembre pour le quotidien Haaretz, et tout de suite après en bleu l'intégrale des déclarations de Finkielkraut sur Europe 1, où il présente ses excuses.
Certes c'est long, mais vu que les médias s'intéressent plus aux propos d'un rappeur (Monsieur R) qu'a celles d'un philosophe influent, on se doit d'y jetter un oeil. Et que quelq'un vienne me dire que les médias sont objectifs...!
Petit rappel pour ceux qui ont loupé un épisode:
Tous les médias ont condamné les paroles de chanson d'un jeune rappeur, Monsieur R, extraites de son album "Politiquement Incorrect", sorti il y a deja plus de 6 mois. Pascal Clément, ministre de la justice, ainsi que 53 députés et 43 sénateurs (pratiquement tous de droite) ont demandé au Parlement hier des sanctions a l'encontre de plusieurs rappeurs (dont Monsieur R justement, le 113,le Ministère Amer qui on le rappelle n'existe plus, le groupe Lunatic qui lui aussi n'existe plus depuis plusieurs années, le rappeur Fabe qui a arrêté la musique et bien d'autres...).
Selon ces parlementaires, les paroles des rappeurs auraient provoqué les émeutes de ces dernières semaines (j'exagère pas, c'est vraiment ce qu'ils disent), il faudrait leur apprendre que le rap est violent depuis les années 1980, il faudrait leur faire comprendre que le rap, la polygamie et l'islam n'ont rien avoir avec les émeutes, et il faudrait leur montrer que si on suit leur raisonnement idiot il faudrait interdire les films violents, les pubs gel douche obao où on voit des têtons (ça incite aux viols collectifs non...?), et comme l'a dit P.Val (éditorialiste a Charlie Hebdo) "pourquoi pas retirer du commerce toutes les oeuvres de Louis Ferdinand Céline?"
En revanche, presque aucun média n'a condamné ou simplement mentionné les propos du philosophe Finkielkraut, pourtant habitué a être régulièrement invité dans les émissions. Seul le Monde a publié un article (voir article précédent) rapportant les propos de Finkielkraut et ce le 24 novembre (l'interview a pourtant été publiée dans le quotidien israëlien le 18 novembre).
Pourquoi ce double traitement de l'information?
Maintenant je vous souhaite une bonne lecture. En rouge l'interview au quotidien Haaretz du 18 novembre, en bleu les déclarations sur Europe 1 datant du 25 novembre.
Extraits d'un reportage de 6 pages dans le supplément hebdomadaire de Haaretz daté du 18 novembre
Pour contribution au débat : traduction de l'hébreu et montage d'extraits M.Warschawski et Michèle Sibony
NB
En italiques, les questions du Haaretz et les réponses d'Alain Finkielkraut. Le reste, intertitres, notes est des traducteurs
Episode 1 - sur les émeutes en France :
Les réponses de Finkielkraut ont étonné les journalistes qui l'ont interrogé à Paris. Ils signalent que « pourtant elles n'émanent pas du Front National mais de la bouche d'un philosophe qu'on considérait autrefois comme l'un des porte parole de la gauche française, et l'un des philosophes qui ont mûri dans la révolte des étudiants de mai 68 ». Ils précisent d'entrée de jeu que AF lors de ses réponses insiste et revient régulièrement sur le fait que « il ne peut plus dire (cela ) en France », « on ne peut pas dire çà en France » « il est peut être dangereux de dire çà en France ».
EPISODE 1- Sur les émeutes en France
Question : Dans la presse française les émeutes dans les banlieues sont perçues surtout comme un problème économique, une réaction violente à une situation de pauvreté dure et de discrimination , alors qu'en Israël on a plutôt tendance à penser que l'origine de cette violence est religieuse ou du moins ethnique. C'est-à-dire à voir en elle un élément du combat islamique. Comment vous situez vous par rapport à ces différentes positions ?
Réponse : En France on voudrait bien réduire les émeutes à leur niveau sociologique. Voir en elles une révolte de jeunes de banlieues contre leur situation, la discrimination dont ils souffrent et contre le chômage. Le problème est que la plupart de ces jeunes sont noirs ou arabes et s'identifient à l'Islam. Il y a en effet en France d'autres émigrants en situation difficile, chinois, vietnamiens portugais, et ils ne participent pas aux émeutes. Il est donc clair qu'il s'agit d'une révolte à caractère ethnico-religieux.
Q. Et d'où vient-elle ? Est ce une réponse des Arabes et des Noirs au racisme dont ils sont victimes ?
R. Je ne le pense pas, parce que cette violence a été précédée de signes annonciateurs très préoccupants que l' on ne peut réduire à une simple réaction au racisme français. Prenons par exemple les événements qui ont accompagné il y a quelques années le match de football France-Algérie, ce match s'est déroulé à Paris au Stade de France, on nous dit que l'équipe de France est adorée par tous parce qu'elle est « black blanc beur », en fait aujourd'hui elle est black black black ce qui fait ricaner toute l'Europe. Si on fait une telle remarque en France on va en prison, mais c'est quand même intéressant que l'équipe de France de football soit composée presque uniquement de joueurs noirs. Quoiqu'il en soit cette équipe est perçue comme le symbole d'une société multi ethnique, ouverte etc...Le public dans le stade, des jeunes d'origine algérienne, ont hué pendant tout le match cette même équipe. Ils ont même hué la Marseillaise et le match a du être interrompu quand les jeunes ont envahi le terrain avec des drapeaux algériens.
Et il y a aussi les paroles des chansons de rap, des paroles très préoccupantes, de véritables appels à la révolte, je crois qu'il y en a un qui s'appelle docteur R. qui chante « je pisse sur la France je pisse sur de Gaulle » etc... ce sont des déclarations très violentes de haine de la France,
Toute cette haine et cette violence s'expriment maintenant dans les émeutes, y voir une réponse au racisme français c'est être aveugle à une haine plus large : La haine de l'Occident qui est responsable de tous les crimes. La France découvre cela aujourd'hui.
Q. Cela signifie d'après vous que ces émeutes ne sont pas orientées contre la France mais contre tout l'Occident ?
R. Non, elles sont orientées contre la France, comme ancienne puissance coloniale, contre la France, pays européen. Contre la France avec sa tradition chrétienne, ou judéo chrétienne.
.../...
Q. Est ce que vous pensez que la source de cette haine envers l 'Occident parmi les Français qui participent à ces émeutes est dans la religion , dans l'Islam ?
R. Sur ce sujet il faut être clair, c'est une question très difficile et il faut essayer de garder un langage de vérité. On a tendance à avoir peur du langage de vérité, pour des raisons « nobles » . On préfère dire « les jeunes » que « noirs » ou « arabes ». Mais on ne peut sacrifier la vérité quelles ques soient les nobles raisons. Il faut bien entendu éviter les généralisations : Il ne s'agit pas de tous les Noirs et de tous les Arabes, mais d'une partie des Noirs et des Arabes. Et évidemment la religion, non pas comme religion, mais comme ancre d'identité joue un rôle. La religion telle qu'elle apparaît sur Internet et les chaînes de télévision arabes, sert d'ancre d'identification pour certains de ces jeunes. Contrairement à d'autres, moi je n'ai pas parlé d'Intifada des banlieues, et je ne pense pas qu'il faille utiliser ce terme. J'ai pourtant découvert qu'eux aussi envoyaient en première ligne de la lutte les plus jeunes, et vous en Israël vous connaissez çà, on envoie devant les plus jeunes parce qu'on ne peut pas les mettre en prison lorsqu'ils sont arrêtés. Quoiqu'il en soit ici il n'y a pas d'attentats et on se trouve à une autre étape : je pense qu'il s'agit de l'étape du pogrom anti républicain. Il y a des gens en France qui haïssent la France comme République.
Q. Mais alors pourquoi ? Pour quelle raison ?
R Pourquoi est ce que le monde arabo-musulman en partie du moins a déclaré la guerre à l'Occident ? La République est la version française de l'Europe. Eux et ceux qui les justifient disent que cela provient de la fracture coloniale. D'accord, mais il ne faut pas oublier que l'intégration des travailleurs arabes en France à l'époque du pouvoir colonial était beaucoup plus simple. C'est-à-dire que c'est une haine à retardement, une haine a posteriori. Nous sommes témoins d'une radicalisation islamique qu'il faut expliquer dans sa totalité avant d'arriver au cas français, d'une culture qui au lieu de s'occuper de ses propres problèmes recherche un coupable extérieur. Il est plus simple de trouver un coupable extérieur. Il est séduisant de se dire qu'en France tu es exclu et « donnez-moi ! donnez-moi ! »
Ca n'a jamais marché comme cela pour personne et ça ne peut pas marcher.
Dans le DEUXIEME EPISODE : REVELATIONS SUR L'ECOLE DE LA REPUBLIQUE ET LA COLONISATION ;
De l'école en France et des bienfaits du colonialisme
Aux Etats Unis également nous sommes témoins de l'islamisation des noirs. C'est Lewis Farkhan en Amérique qui le premier a dit que les Juifs ont joué un rôle central dans l'esclavagisme. Et le principal porte parole de cette théologie en France aujourd'hui c'est Dieudonné, c'est lui qui est aujourd'hui le vrai patron de l'antisémitisme en France, et non le Front National. Mais en France au lieu de combattre son discours on fait précisément ce qu'il demande : on change l'enseignement de l'histoire coloniale et de l'histoire de l'esclavage dans les écoles. On y enseigne aujourd'hui l'histoire coloniale comme une histoire uniquement négative. On n'enseigne plus que le projet colonial voulait aussi éduquer, apporter la civilisation aux sauvages. On ne parle que des tentatives d'exploitation, de domination, et de pillage. Mais en fait qu'est ce que veut Dieudonné ? Il exige une « shoah » et pour les arabes et pour les noirs, mais si l'on met la shoah et l'esclavage sur le même plan alors on est obligé de mentir, car ce n'était pas une shoah. Et ce n'était pas un crime contre l'humanité parce que ce n'était pas seulement un crime. C'était quelque chose d'ambivalent. Ainsi en est-il également de l'esclavage. Il a commencé bien avant l'Occident. En fait, la spécificité de l'Occident pour tout ce qui concerne l'esclavage c'est justement tout ce qui concerne son abolition. L'abolition de l'esclavage est une question européenne et américaine. Cette vérité là sur l'esclavage il est maintenant interdit de l'enseigner dans les écoles.
C'est pourquoi tous ces événements là m'attristent beaucoup : non pas parce qu'ils se sont produits, après tout il fallait être aveugle et sourd pour ne pas voir qu'ils auraient lieu, mais à cause des explications qui les accompagnent. Elles sont un coup mortel à la France que j'ai aimée, et j'ai toujours dit que la vie deviendrait impossible pour les Juifs de France quand la francophobie vaincrait, et c'est ce qui va se passer. Ce que j'ai dit maintenant les Juifs le comprennent. Tout d'un coup ils regardent autour d'eux et voient tous les bobos qui chantent des louanges aux nouveaux « damnés de la terre » et se disent : qu'est ce que c'est que ce pays, que lui est il arrivé ?
Q. Puisqu'il s'agit selon vous d'une offensive islamique, comment expliquez vous que lors des derniers événements les Juifs n'ont pas été attaqués ?
R. Premièrement on dit qu'une synagogue a été attaquée. Mais je pense que ce qu'on a vécu c'est un pogrom anti républicain. On nous dit que ces quartiers sont délaissés et que les gens sont dans la misère. Quel lien y a-t-il entre la misère et le désespoir et brûler des écoles ? Je pense qu'aucun Juif ne ferait jamais çà. Ce qui unit les Juifs – laïques, religieux, de la Paix Maintenant ou partisans du grand Israël – c'est un mot, le mot schule ( lieu d'étude)* c'est ce qui nous unit tous comme juifs. Et j'ai été tout simplement scandalisé de ces actes qui se sont répétés et encore plus scandalisé par la compréhension qu'ils ont rencontré en France. On les a traité comme des révoltés comme des révolutionnaires. C'est la pire des choses qui pouvait arriver à mon pays et je suis très malheureux. Pourquoi ? Parce que le seul moyen de surmonter c'est de les obliger à avoir honte. La honte c'est le début de la morale. Mais au lieu de les pousser à avoir honte, on leur a donné une légitimité : ils sont « intéressants ». Ils sont « les damnés de la terre ». Imaginez un instant qu'ils soient blancs comme à Rostock en Allemagne on dirait immédiatement : le fascisme ne passera pas. Un Arabe qui incendie une école c'est une révolte, un Blanc c'est du fascisme. Je suis daltonien : le mal est le mal, peu importe sa couleur. Et ce mal là pour le Juif que je suis est totalement inacceptable.
Pire, il y a là une contradiction, car si effectivement ces banlieues étaient dans une situation de délaissement total, il n'y aurait pas de salles de sport à incendier, il n'y aurait pas d'écoles et d'autobus. S'il y a des gymnases des écoles et des autobus, c'est que quelqu'un a fait un effort. Peut-être insuffisant mais un effort quand même.
Q. Mais pourtant le taux de chômage dans les banlieues est insupportable, près de 40% des jeunes entre 15 et 25 ans n'ont aucune chance de trouver un travail ?
R. Revenons un moment à la schule. Lorsque les parents t'envoient à l'école, est-ce que c'est pour trouver un travail ? Moi on m'a envoyé à l'école pour apprendre. La culture et l'éducation ont une justification en elles même. Tu vas à l'école pour apprendre, c'est çà le but de l'école. Et ces gens qui détruisent des écoles, que disent-ils en fait ? leur message n'est pas un appel à l'aide ou une exigence de plus d'écoles ou de meilleures écoles, c'est la volonté de liquider la volonté de liquider les intermédiaires entre eux et les objets de leurs désirs. Et quels sont les objets de leurs désirs c'est simple : l'argent, les marques, et parfois des filles. C'est pourquoi il est certain que notre société a sa responsabilité, parce qu'ils veulent tout maintenant et ce qu'ils veulent c'est l'idéal de la société de consommation. C'est ce qu'ils voient à la télévision.
schule : mot yiddish qui signifie école , désigne plutôt chez les juifs ashkénaze de France la synagogue (ndlt)
Troisième épisode : racisme et antisémitisme
Non à l'antiracisme
..../... Mais justement le philosophe juif qui lutte contre l'antisémitisme pour entrer en guerre contre « la guerre antiraciste ».
(fin des commentaires des journalistes)
« Je suis né à paris et suis le fils d'immigrants polonais, mon père a été déporté de France, ses parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz, mon père est rentré d'Auschwitz en France. Ce pays mérite notre haine. Ce qu'il a fait à mes parents était beaucoup plus brutal que ce qu'il a fait aux Africains. Qu'a-t-il fait aux Africains ? Il n'a fait que du bien. Mon père, il lui a fait vivre l'enfer pendant 5 ans. Et on ne m'a jamais enseigné la haine. Aujourd'hui la haine des Noirs est encore plus forte que celle des Arabes.
Q. Mais justement vous qui combattez le racisme antijuif affirmez que la discrimination et le racisme dont parlent ces jeunes n'existent pas en réalité?
R. Bien sûr qu'il y a une discrimination. Et il y a certainement des Français racistes. Des Français qui n'aiment pas les Arabes et les Noirs. Et ils les aimeront encore moins maintenant quand ils prendront conscience de combien eux même les haïssent. C'est pourquoi cette discrimination va s'approfondir pour tout ce qui concerne le logement et aussi le travail.
Imaginez que vous gérez tous deux un restaurant et vous êtes antiracistes, vous pensez que tous les hommes sont égaux et en plus vous êtes juifs, c'est-à-dire que pour vous parler d'inégalité entre les race pose problème, et imaginez qu'un jeune des banlieues vienne demander un emploi de serveur, il a l'accent des banlieues, vous ne l'engagerez pas, c'est très simple. Vous ne l'engagerez pas parce que c'est impossible. Il doit vous représenter, et ceci exige de la discipline de la politesse et une manière de parler. Et moi je peux vous dire que même des Français blancs qui copient aujourd'hui les codes de conduite des banlieues, et cela existe, se heurteront au même problème exactement. La seule manière de lutter conte la discrimination est de revenir aux exigences, une éducation sévère, c'est le seul moyen. Mais cela aussi il est interdit de le dire. Je ne le peux pas. Ce sont des choses du bon sens auxquelles on préfère le mythe du « racisme français ». Ce n'est pas juste. Nous vivons aujourd'hui dans un environnement de « guerre permanente contre le racisme », et il faut étudier la nature de cet antiracisme. Tout à l'heure j'ai entendu à la radio quelqu'un qui s'opposait à la décision du ministre de l'intérieur Sarkozi d'expulser quiconque n'a pas la citoyenneté française a participé aux émeutes et a été arrêté. Et qu'a-t-il dit ? Qu'il s'agissait d'une « épuration ethnique ». J'ai combattu pendant la guerre de Yougoslavie contre l'épuration ethnique des musulmans en Bosnie. Aucune organisation musulmane française ne s'est jointe à nous, ils ne se sont réveillés que pour soutenir les Palestiniens. Et maintenant on parle d'épuration ethnique ? Il n'y a pas eu un seul mort pendant ces émeutes, en fait si, il y en a eu deux mais c'était un accident. On ne les poursuivait pas mais ils se sont enfuis et cachés dans un transformateur électrique malgré les panneaux d'avertissement qui étaient énormes.
Mais je pense que l'idée généreuse de guerre contre le racisme se transforme petit à petit monstrueusement en une idéologie mensongère. L'antiracisme sera au vingt et unième siècle ce qu'a été le communisme au vingtième. Aujourd'hui les Juifs sont attaqués au nom du discours antiraciste : la barrière de séparation, « sionisme égale racisme », la même chose en France. Il faut se garder de l'idéologie de l'antiracisme. Bien sûr il y a un problème de discrimination, il y a un réflexe xénophobe c'est vrai, mais présenter les événements comme une réaction au racisme est tout à fait mensonger, tout à fait mensonger.
Q. Que pensez-vous des moyens qu'utilise le gouvernement français pour mettre fin à la violence, l'état d'urgence, le couvre feu ?
R .Mais c'est tellement normal ! Ce que nous avons vécu est terrible. Il faut comprendre que ceux qui ont le moins de pouvoir dans la société sont les autorités, les gouvernants. C'est vrai ils sont responsables du maintien de l'ordre, et c'est important parce que sans eux il y aurait eu une autodéfense, et les gens auraient tiré. Alors ils maintiennent l'ordre et font cela avec une prudence extraordinaire, il faut les saluer pour cela. En mai 68, il y avait un mouvement tout à fait innocent comparé à celui d'aujourd'hui et il y a eu une violence policière. Ici on jette des cocktails Molotov et on tire à balles réelles. Et il n'y a eu aucun cas de violence policière. (note des journalistes : depuis l'interview plusieurs policiers ont été arrêtés suspectés de violence) Il n'y a aucun précédent. Comment maintenir l'ordre ? Par des moyens dictés par le bon sens,que soit dit en passant 73% des français soutiennent d'après une enquête du journal le Parisien. Mais je pense qu'il est trop tard pour provoquer chez eux la honte, parce que à la télévision, à la radio et dans les journaux, ou du moins dans la plupart d'entre eux, on présente aux émeutiers un miroir embellissant. Ce sont des gens « intéressants », on flatte leur souffrance et on comprend leur désespoir. En plus il y a la grande perversion du spectacle. On brûle des voitures pour qu'on puisse le voir à la télévision, cela leur permet de se sentir « importants » de sentir qu'ils vivent dans un quartier important, cette course après le spectacle doit être analysée, elle produit des effets tout à fait pervers. Et la perversion du spectacle est accompagnée de commentaires tout à fait pervers.
..../....
Si cela ne leur plaît pas qu'ils rentrent chez eux :
AF. On dit que le modèle républicain s'est effondré dans ces émeutes. Mais le modèle multiculturel ne va pas mieux. Ni en Hollande ni en Angleterre. A Bradford et à Birmingham aussi ont eu lieu des émeutes sur fond racial. Deuxièmement l'école républicaine, le symbole du modèle républicain n'existe plus depuis longtemps. Je connais l'école républicaine j'y ai étudié. C'était une institution avec des exigences sévères, austère, assez antipathique, qui avait construit de hautes murailles pour se protéger du bruit de l'extérieur.
Trente années de réformes stupides ont changé ce paysage. L'école républicaine a été remplacée par « la communauté éducative », horizontale et non verticale, on a révisé à la baisse les programmes scolaires, le bruit de l'extérieur est entré, la société est rentrée dans l'école. Ce qui signifie que ce que nous voyons aujourd'hui c'est en fait l'échec du modèle post républicain « sympa ». Le problème avec ce modèle c'est qu'il se nourrit de ses propres échecs : chaque fiasco est une raison pour le rendre encore plus extrême. L'école sera encore plus « sympa ». En fait, face à ce que nous voyons, le minimum de ce que nous devons exiger c'est la sévérité et plus d'exigence. Sinon on aura bientôt des « cours de délinquance ».
Ceci est une évolution caractéristique de la démocratie. La démocratie comme processus ainsi que l'a bien montré Tocqueville, ne supporte pas l'horizontalité. En démocratie il est difficile de supporter des espaces non démocratiques. Tout doit être démocratique dans la démocratie. Mais l'école ne peut pas être ainsi. Elle ne le peut pas. L'asymétrie saute pourtant aux yeux : entre celui sait et celui qui ne sait pas, entre celui qui apporte avec lui un monde, et celui qui est nouveau dans ce monde. Le processus démocratique a provoqué une délégitimité de cette asymétrie. C'est un phénomène général dans le monde occidental, mais en France il prend une forme plus pathétique, parce que l'une des caractéristiques de la France était son éducation sévère. La France a été construite autour de son école.
Q. Beaucoup de jeunes disent que le problème est qu'ils ne se sentent pas Français, que la France ne les traite pas comme des Français.
R. Le problème est qu'il faut qu'ils se considèrent eux même comme Français. Si les immigrants disent : « les Français » quand ils partent des blancs, alors on est perdu. Si leur identité se trouve ailleurs et ils sont en France par intérêt alors on est perdu. Je dois reconnaître que les Juifs aussi commencent à utiliser cette expression, je les entends dire « les Français » et je ne peux pas supporter çà. Je leur dis « si pour vous la France n'est qu'une question d'intérêt et votre identité est le judaïsme alors soyez cohérents avec vous-même vous avez Israël ». C'est effectivement un grand problème : nous vivons dans une société post nationale dans laquelle pour tout le monde l'Etat n'est qu'une question d'intérêt , une grande compagnie d'assurance, il s'agit là d'une évolution très grave.
Mais s'ils ont une carte d'identité française ils sont Français et s'il n'en ont pas ils ont le droit de s'en aller. Ils disent « je ne suis pas Français, je vis en France, et en plus ma situation économique est difficile. » Personne ne les retient de force ici, et c'est précisément là que se trouve le début du mensonge. Parce que s'ils étaient victimes de l'exclusion et de la pauvreté ils iraient ailleurs. Mais ils savent très bien que partout ailleurs, et en particulier dans les pays d'où ils viennent, leur situation serait encore plus difficile pour tout ce qui concerne leurs droits et leurs chances.
Q. Mais le problème aujourd'hui est l'intégration dans la société française de jeunes gens et de jeunes filles de la troisième génération, et non d'une vague de nouveaux immigrants. Ils sont nés en France et ils n'ont nulle part ailleurs où aller.
R. Ce sentiment qu'ils ne sont pas Français ce n'est pas l'école qui le leur donne ; Il y a ici des écoles partout. En France comme vous le savez peut-être, on inscrit les enfants dans les écoles, même s'ils se trouvent illégalement dans le pays. Il y a ici quelque chose de surprenant de paradoxal. L'école pourrait très bien appeler la police puisque l'enfant se trouve en France illégalement, et malgré tout l'école ne prend pas en considération leur illégalité.
Il y a des écoles là-bas, et il y a des ordinateurs partout. C'est là que vient le moment où il faut faire un effort, et ceux qui font les émeutes ne sont pas prêts à faire cet effort. Jamais.
Prenez par exemple la langue, vous dites qu'ils sont d'une troisième génération, alors pourquoi est-ce qu'ils parlent le français comme ils le parlent. C'est un français égorgé, l'accent, les mots, la grammaire. C'est à cause de l'école ? A cause des profs.?
Q. Puisque les Arabes et les Noirs apparemment n'ont pas l'intention de quitter la France, comment pensez-vous traiter le problème ?
R. Ce problème est le problème de tous les pays européens. En Hollande on est confronté à ce problème depuis l'assassinat de Théo Van Gogh. La question n'est pas quel est le meilleur modèle d'intégration, mais la possibilité même d'une intégration pour des gens qui vous haïssent.
Q. Et que va-t-il se passer en France ?
R. je ne sais pas je suis désespéré. A cause des émeutes et à cause de leur accompagnement médiatique. Ils vont se calmer, mais qu'est ce que çà veut dire ? Ce ne sera pas un retour au calme. Ce sera un retour à la violence habituelle. Alors ils vont arrêter parce qu'il y a tout de même un couvre feu, et les étrangers ont peur, et les dealers veulent reprendre les affaires. Mais ils jouiront du soutien et de l'encouragement à leur violence antirépublicaine, par le biais du discours repoussant de l'autocritique sur leur esclavage et le colonialisme. C'est cela, ce n'est pas un retour au calme mais à la violence de routine.
Q. Alors votre conception du monde n'a aucune chance ?
R. Non. J'ai perdu. Pour tout ce qui concerne la lutte sur l'école, j'ai perdu. C'est intéressant, parce que quand je parle comme je parle beaucoup de gens sont d'accord avec moi. Beaucoup. Mais il y a quelque chose en France, une espèce de déni qui provient des « bobos » des sociologues et des assistants sociaux, et personne n'a le courage de dire autre chose. Ce combat est perdu, je suis resté en arrière.
Dror Mishani et Aurélia Samothraiz
Traduction de toutes les questions et réponses du philosophe. La parties non traduites sont des passages de commentaires des journalistes qui semblent plutôt surpris de ce qu'ils entendent.
Voici le texte intégral de l'entretien avec Alain Finkielkraut réalisé vendredi 25 novembre par Jean-Pierre Elkabach sur Europe-1.
Jean-Pierre Elkabach : Quand une société est en crise, un intellectuel, surtout reconnu et influent comme vous, Alain Finkielkraut, est supposé prendre de la hauteur et apaiser les esprits. Or, vos dernières déclarations dans des journaux étrangers sont jugées pour le moins inacceptables et le tout fait scandale aujourd'hui et va faire scandale. Alain Finkielkraut bonjour.
Alain Finkielkraut : Bonjour
J.-P. E. : Qu'est-ce qui vous a pris ?
A. F. : Heu... Jean-Pierre Elkabach, je cherche la vérité, c'est comme ça que je conçois mon travail et parfois, pour trouver le vrai, j'essaye, je déchire, je crois devoir déchirer le rideau des discours convenus. Je le fais au risque de me tromper, au risque aussi de susciter pour le peu de vrai que je découvre des haines inexpiables. Mais là, il s'agit de tout autre chose.
Du puzzle de citations qu'il y a eu dans Le Monde, surgit un personnage odieux, antipathique, grotesque, auquel je n'aurais pas envie de serrer la main et on me dit, et là le cauchemar commence, que ce personnage c'est moi, je suis sommé d'habiter ce corps textuel, d'en répondre devant le tribunal de l'opinion. Soudain, j'ai quitté l'univers du dialogue et je suis entré dans celui du procès. Alors, j'ai envie de me défendre. J'ai envie de me défendre mais aussi, quelquefois, on peut, devant des choses comme ça, avoir envie de mourir.
J.-P. E. : Il ne faut pas exagérer, vous n'êtes pas un naïf mais vous savez que vous avez provoqué des dégâts en cascade et qui commencent. Qu'est-ce que vous avez dit? On va essayer de prendre quelques propos et, en tout cas, des citations, et vous allez les commenter vous-même. Vous dites "on voudrait réduire les émeutes en banlieue à leur dimension sociale or la plupart des émeutiers sont noirs ou arabes avec une identité musulmane. C'était une révolte à caractère ethnique et religieux". Ethnique c'est à dire racial ?
A. F. : Ecoutez...
J.-P. E. : Vous l'avez dit.
A. F.
: Je le dis mais, Jean-Pierre Elkabach, tout le monde le pense parce que parler de l'origine des émeutiers est considéré comme une attitude raciste et, d'un autre côté, la réaction unanime à ces émeutes c'est la dénonciation de la discrimination contre les minorités visibles. S'il s'agissait d'une pure émeute sociale dans un quartier, on aurait parlé du chômage, on aurait parlé de la nécessité de rénover les banlieues, on n'aurait pas parlé de la lutte contre la discrimination à l'embauche et à l'emploi. Mais j'ajoute au cours de l'article qu'on ne doit faire aucun amalgame. Si je reconnais comme tout le monde le caractère ethnique de ces révoltes, loin de moi l'idée de rassembler tous les Français d'origine africaine et nord-afrricaine dans un même opprobre, et j'ajoute d'ailleurs que, même les auteurs de ce grand saccage, je les plains plutôt que je ne les accuse.
J.-P. E. : Oui. Dans les émeutes, quelle est la part d'un certain islam ou de la religion pour vous puisque vous dites "caractère ethnique et religieux"?
A. F. : Oui, là non. Ce n'est pas juste, c'est une vague référence identitaire. La religion en tant que telle n'est pas présente.
Il se trouve qu'un certain nombre de gens en France, de jeunes notamment, disent, en parlant des autres Français, "les Français". En s'affublant justement d'une identité musulmane. Ils ne sont les seuls à le faire. L'une des tragédies de notre temps, c'est la grande désaffiliation nationale. Et, dans l'article, je dis que certains juifs peuvent avoir la même tentation: la France c'est l'utilité, la judéité c'est l'identité. A ces juifs-là, je reproche leur inconséquence et je leur dis "non" et je leur dis, dans l'entretien, soyez logiques avec vous-mêmes. Si la France c'est simplement une compagnie d'assurance et si votre identité est ailleurs...
J.-P. E. : Oui mais comme vous l'avez dit au journal israélien Haaretz, cette partie-là a été supprimée. Il y a en France, dites-vous Alain Finkielkraut, des gens qui haïssent la République, il s'agit d'un pogrome anti-républicain.
A. F. : Oui. Je dirai, pour retirer les connotations judéo-centrées du mot "pogrome", qu'il s'agit d'un grand saccage anti-républicain.
Et je dis moi que notre société compassionnelle souffre d'une véritable apathie morale dans la mesure où elle n'a pas perçu, si vous voulez, les caillassages de pompiers et les incendies d'écoles comme un acte sacrilège. Quel est notre rapport à nous et à l'école pour qu'au fond nous voyions simplement ça comme un symptome et que nous traitions les auteurs comme des victimes?
J.-P. E. : Qui les influence, ces auteurs ?
A. F. : Vous voyez, et bien moi je vais vous dire. C'est pas une réponse à Sarkozy, c'est pas la politique, c'est un climat social...
J.-P. E. : Mais qui ?
A. F. : Et bien le vide spirituel de notre société qui pratique...
J.-P. E. : Qui? Les écoles ?
A. F. : Non
J.-P. E. : Les lycées? Vous l'avez dit.
A. F. : Oui
J.-P. E. : Les vidéos, les musiques...
A. F. : Le culte de l'immédiat, qui prend le pas sur celui de l'étude, sur celui de l'école où l'on cultive précisément patience et longueur de temps.
Evidemment, dans une société où tout est axé sur l'utilité d'un côté et sur la jouissance immédiate et la consommation sans fin des produits, on crée des êtres frustrés qui veulent s'emparer de tout, tout de suite.
J.-P. E. : Alain Finkielkraut d'accord. Aujourd'hui, on essaye de comprendre ce que vous avez dit...
A. F. : Ben oui...
J.-P. E. : ... ce qui vous motive. Vous dites les Noirs et les Arabes.
A. F. : Non.
J.-P. E. : Oui, oui, dans l'interview, enfin, tel qu'il est revenu en France, ils sont Français et vous le savez. Qu'est-ce que la France va faire d'eux? Il faut qu'elle les mette dehors alors qu'ils sont chez eux?
A. F. : Non.
J.-P. E. : Quand Jacques Chirac les appelle les fils et filles de la République, il le fait à tort ou à raison?
A. F. : Non. A raison, à raison. Simplement il faut prendre acte d'une haine extrêmement violente et ne pas répondre à cette haine en disant nous sommes haïssables... la grande difficulté aujourd'hui c'est d'intégrer des gens qui n'aiment pas la France dans une France qui ne s'aime pas. Mais l'intégration bien sûr doit rester notre but et on a manqué...
J.-P. E.
: D'accord, mais est-ce qu'à la haine, vous le philosophe, comme disait July, vous l'intellectuel vous devez répondre par la haine ?
A. F. : Non. Et je ne réponds pas par la haine mais je me dis que justement on a raté une véritable occasion de leur tendre la main. Les auteurs de ce grand saccage, on le voit, sont des gens déstructurés. Qu'est-ce que ça veut dire déstructurés? Ca veut dire la perte des repères, on ne sait plus où est le bien, le mal, le licite ou l'illicite. Il fallait les fixer ces repères, les affirmer, c'était ça les aider.
J.-P. E. : D'accord. Continuons de comprendre ce que vous avez dit parce que les propos vont vous revenir. Vous vous en prenez à Dieudonné. Vous dites "le porte-parole de la théologie de la haine, etc." Il est, dites-vous, "le vrai patron de l'antisémitisme". Ca, vous le confirmez?
A. F. : Ce que je confirme aujourd'hui, c'est que le devoir de mémoire dont on parle tant se constitue à partir des réclamations de Dieudonné.
J.-P. E. : Mais pourquoi, pourquoi vous ne l'oubliez pas?
A. F. : Parce que...
J.-P. E.
: Est-ce que c'est une raison, hein, de l'imiter et d'entretenir -s'il entretient la haine-, d'entretenir...
A. F. : Jean-Pierre Elkabach, je n'entretiens aucune haine. Je répète que je n'ai aucun rapport avec le personnage que dessine ce puzzle. Ce personnage, je le déteste comme tout le monde.
J.-P. E. : Ce personnage qui? Dieudonné ou Finkielkraut?
A. F. : Moi!
J.-P. E. : Finkielkraut.
A. F. : Pas Finkielkraut! Ce personnage textuel dans lequel... Cette tunique de Nessus que je suis obligé d'habiter. Moi je vous dis simplement que, aujourd'hui, qu'est-ce qu'on dit. On dit il faut soigner les blessures identitaires, heu..., des Africains d'origine ou des gens d'origine africaine...
J.-P. E. : Avec raison on le dit ou tort?
A. F. : Oui. Mais on le dit mal puisque on dit soigner ces blessures identitaires, c'est arracher aux juifs un je ne sais quel monopole du malheur. Donc, nous sommes sommés de penser la colonisation sur le modèle de la Shoah, de penser l'esclavage sur le modèle de la Shoah. On le fait au prix de la vérité et ce faisant on entretient la haine.
Une soi-disant concurrence des victimes... Jean-Pierre Elkabach, je ne suis pas une victime, j'honore la mémoire des victimes, j'ai écrit "Le juif imaginaire" pour contester toute identification avec les victimes. Il ne s'agit pas...
J.-P. E. : D'accord, mais aujourd'hui, qu'est-ce qu'on lit du personnage, ne vous énervez pas du personnage qui apparaît, qui n'est probablement pas vous mais que les gens vont penser être vous parce que vous n'êtes pas un naïf, vous n'avez pas besoin que Jean-Marie Le Pen puisse se taire parce que vous faites le boulot et d'autre part que vous faites un cadeau par des provocations à Dieudonné et ce qu'il représente aujourd'hui.
A. F. : Le cadeau fait à Dieudonné, c'est précisément de répondre à ces objurgations et de penser la mémoire de la colonisation et de l'esclavage comme il le demande et ainsi d'ailleurs on ne peut pas parler des traites négrières non atlantiques, on ne peut pas parler du fait que l'Occident a une spécificité dans cette affaire c'est l'abolitionnisme. Quand quelqu'un en parle, Olivier Pétré-Grenouilleau, il est dans le même pétrin que moi. Mais on m'accuse aussi d'autre chose et, là, je voudrais répondre.
J'ai parlé, d'après ce qu'on croit hein, en lisant ce puzzle qui constitue un homme qui n'est pas moi, avec légèreté et mépris de la France Black-Blanc-Beur. Non! J'ai dit que la Marseillaise avait été conspuée alors même que la France présentait cette belle et grande facette multi-ethnique. Ca veut dire que la société multi-raciale peut être aussi une société multi-raciste. J'ajoute que maintenant la France est devenue Black-Black-Black et que ça suscite la risée de l'Europe. Alors là je veux m'expliquer.
J.-P. E. : Oui, oui, mais vous dites l'exemple du football, on cite: "On nous répète que l'équipe de France est admirée parce qu'elle est Black-Blanc-Beur or aujourd'hui elle est Black-Black-Black ce qui fait ricaner toute l'Europe. C'est vrai qu'on a qu'à mettre un peu de discrimination positive chez les Bleus pour que les Blancs jouent mieux, mieux, ou comme les Blacks".
A. F. : Ils joueraient moins bien.
J.-P. E. : Alors allez-y.
A. F. : Alors j'y vais. J'y vais.
J'ai dit simplement, qu'est-ce que c'est, pourquoi cette singularité française, c'est une séquelle du colonialisme, c'est un privilège post-colonial et le rire dont j'ai parlé, je vais vous dire ce que c'est que ce rire. Là, j'étais en confiance, et bien j'ai pensé à mon père. Mon père m'a initié au foot dans les années 50, hein, il est né en Pologne, il a été déporté de France, c'était un immigré et je suis un immigré de la deuxième génération...
J.-P. E. : Oui, oui, oui, attendez justement, vous dites souvent je suis né Polonais en France, immigré de la seconde génération. Est-ce que vous Finkielkraut vous n'avez pas le devoir de tendre la main et de parler au-tre-ment!
A. F. : Je leur tends la main. Je leur tends la main. Je leur tends la main mais d'abord je veux m'expliquer. Il (mon père, ndlr) voyait la composition de l'équipe de France, Kissovski, Copa, c'est à dire Copachevski, Pieantoni et il s'amusait et il dit: "mais est-ce qu'il y a des Français dans cette équipe?". Il entendant par là Français de souche, c'était un rire innocent, un rire sans méchanceté dont j'ai voulu faire ressentir l'écho dans ce texte.
J'ai eu tort, je suis maintenant marqué d'infamie par cette blague. Ma seule consolation pour moi qui aime tant l'auteur de la plaisanterie c'est d'être devenu un (inaudible, ndlr) de Kundera. Mais, bien entendu, il faut tendre la main et, bien entendu, moi je me pense comme un immigré aussi et, et, et de quoi ai-je bénéficié? D'une école exigeante qui m'a appris à bien parler français or l'école aujourd'hui ne fait pas cela.
J.-P. E. : Alain Finkielkraut, Alain Finkielkraut, si le 10 mai prochain devient jour de mémoire contre l'esclavage, est-ce que vous serez choqué?
A. F. : Non.
J.-P. E. : Des Africains, est-ce qu'on peut le leur dire, ils ont combattu avec les Français pendant les deux dernières guerres mondiales et contre le nazisme: est-ce qu'ils n'aimaient pas la France? Les Africains qui défendent la francophonie est-ce qu'ils n'aiment pas la France? Et est-ce que les jeunes Français qui sont originaires d'Afrique et du Maghreb, est-ce qu'ils n'aimeront pas d'avantage la France et la République si elle honore un jour ou l'autre leurs grands-parents?
A. F. : Mais bien entendu.
Mais s'il s'agit d'un prétexte à s'identifier soi-même aux victimes pour se délier de toute obligation et se constituer en ayant-droit rancuniers non. Mais je pense que la France n'est aimée en France par personne et c'est aussi un des problèmes qu'elle a.
J.-P. E. : Mais n'entretenons pas alors la haine. Alors ce matin, Alain Finkielkraut, ici, qu'est-ce que vous dites aux Français d'origine africaine et maghrébine qui se sentent blessés et insultés par vos propos?
A. F. : Je leur dis que je déteste autant qu'eux le personnage né de ce puzzle, que je ne lui serrerais pas la main. Je leur dis que je ne pense pas comme lui.
J.-P. E. : Mais ils s'en foutent! A eux, qu'est-ce que vous leur dites?
A. F. : Je leur dis que...
J.-P. E. : Est-ce que vous leur dites "je retire une partie des propos sinon mon analyse, que...
A. F. : Jean-Pierre Elkabach, je ne peux pas faire une auto-critique d'un assemblage où je ne me reconnais pas. Ce que je dis simplement c'est que quand je parle du colonialisme et de l'ambition qui était celle de la philosophie des lumières d'éduquer les sauvages, je ne reprends pas le terme de sauvage à mon compte.
Il m'est radicalement étranger.
J.-P. E. : Mais pourtant Haaretz le dit.
A. F. : Oui...
J.-P. E. : Est-ce que je peux vous poser une question qui est dans la tête de tout le monde? Tous ces propos inouis, vous les tenez à la presse étrangère. Vous dites qu'il est impossible - et je l'ai lu en anglais et en français pas en hébreu- de s'exprimer en France tant règne la démagogie. Comment vous vous pouvez dire ce mensonge?
A. F. : Je ne dis pas qu'on ne peut pas s'exprimer en France.
J.-P. E. : Ce n'est pas parce que vous le faites là mais vous êtes sur toutes les télés, vous écrivez dans le Figaro, dans ...
A. F. : Regardez...
J.-P. E. : Dites-moi pourquoi?
A. F. : Regardez ce qui m'arrive quand en gardant à l'esprit les dangers de l'amalgame raciste et en maintenant ma haine à l'égard de ceux qui précisément en France cultivent la préférence nationale, regardez ce qui m'arrive. Je suis quand même l'objet d'un véritable lynchage...
J.-P. E. : N'exagérons pas...
A. F. : Je ne suis pas sûr d'avoir tort.
J.-P. E. : Mais qui est responsable si vous êtes d'abord... N'exagérons pas le lynchage.
A. F. : C'est vous-même qui m'en parlez.
J.-P. E. : Non non non. Mais qui, qui est responsable? Pourquoi vous avez récidivé parce que vos propos ont choqué même vos plus proches amis et vous le savez.
A. F. : Mes propos n'ont choqué que ceux de mes amis qui ont lu le puzzle, ils n'ont pas choqué, même s'ils n'étaient pas d'accord, ceux qui ont lu l'article. Et je vous prie de comprendre que je suis malgré tout victime d'un immense malentendu mais je voudrais ajouter que le problème en France aujourd'hui c'est celui d'un vide spirituel généralisé. Et le meilleur moyen de tendre la main à ces émeutiers c'est de les mettre devant la responsabilité de ces actes et face à eux de consacrer de nouveau les lieux d'étude qu'ils ont saccagés et les consacrer pour eux parce que le parler banlieue qu'ils affichent avec une certaine hargne est le pire handicap. Il faut reconquérir les territoires de la République et il faut que la langue française reconquiert ce parler car sinon ils ne s'en sortiront pas. Et moi je pense qu'il faut qu'ils s'en sortent.
J.-P. E.
: Qu'est-ce que vous faites à l'égard de Haaretz et les propos que vous ne reconnaissez pas et qui font ce personnage dont vous parlez. Est-ce que vous allez les attaquer...
A. F. : Non.
J.-P. E. : ...parce qu'ici vous allez avoir le Mrap, qui s'exprime déjà, différentes associations et organisations, peut-être des procès et euh.. d'ailleurs est-ce que vous avez reçu des menaces?
A. F. : Ben écoutez on verra, pas encore mais on demande maintenant mon exclusion de France-Culture quand même, voyez ce qui est en train de se passer.
J.-P. E. : Quelle est la leçon morale et politique pour Finkielkraut parce qu'il y a un programme qui continue...
A. F. : La leçon politique c'est qu'en effet je ne dois plus donner d'interview, notamment à des journaux dont je ne contrôle pas le destin, pour lesquels je ne peux pas contrôler le destin ou la traduction de ce que j'écris. La leçon morale, c'est qu'il faut continuer envers et contre tout à regarder la réalité en face parce que c'est un confort inouï que de se réfugier dans une attitude compassionnelle qui ressemble en réalité à la non-assistance à personne en danger.
J.-P. E. : D'accord, ça c'est très bien, mais vous dites pas d'amalgame et d'une certaine façon vous présentez des excuses à ceux que vous avez blessés, oui ou non?
A. F. : Je présente des excuses à ceux que ce personnage que je ne suis pas a blessés, je n'ai en moi aucun sentiment de mépris ou de haine à l'égard de quelque collectivité que ce soit et je me sens solidaire par vocation des nouveaux immigrés en France et notamment des immigrés de la deuxième ou troisième génération.
J.-P. E. : Merci Alain Finkielkraut, le vrai, hein, d'avoir choisi Europe 1 pour vous expliquer.
Pour vous faire votre propre idée, voici en rouge l'intégrale de l'interview du 18 novembre pour le quotidien Haaretz, et tout de suite après en bleu l'intégrale des déclarations de Finkielkraut sur Europe 1, où il présente ses excuses.
Certes c'est long, mais vu que les médias s'intéressent plus aux propos d'un rappeur (Monsieur R) qu'a celles d'un philosophe influent, on se doit d'y jetter un oeil. Et que quelq'un vienne me dire que les médias sont objectifs...!
Petit rappel pour ceux qui ont loupé un épisode:
Tous les médias ont condamné les paroles de chanson d'un jeune rappeur, Monsieur R, extraites de son album "Politiquement Incorrect", sorti il y a deja plus de 6 mois. Pascal Clément, ministre de la justice, ainsi que 53 députés et 43 sénateurs (pratiquement tous de droite) ont demandé au Parlement hier des sanctions a l'encontre de plusieurs rappeurs (dont Monsieur R justement, le 113,le Ministère Amer qui on le rappelle n'existe plus, le groupe Lunatic qui lui aussi n'existe plus depuis plusieurs années, le rappeur Fabe qui a arrêté la musique et bien d'autres...).
Selon ces parlementaires, les paroles des rappeurs auraient provoqué les émeutes de ces dernières semaines (j'exagère pas, c'est vraiment ce qu'ils disent), il faudrait leur apprendre que le rap est violent depuis les années 1980, il faudrait leur faire comprendre que le rap, la polygamie et l'islam n'ont rien avoir avec les émeutes, et il faudrait leur montrer que si on suit leur raisonnement idiot il faudrait interdire les films violents, les pubs gel douche obao où on voit des têtons (ça incite aux viols collectifs non...?), et comme l'a dit P.Val (éditorialiste a Charlie Hebdo) "pourquoi pas retirer du commerce toutes les oeuvres de Louis Ferdinand Céline?"
En revanche, presque aucun média n'a condamné ou simplement mentionné les propos du philosophe Finkielkraut, pourtant habitué a être régulièrement invité dans les émissions. Seul le Monde a publié un article (voir article précédent) rapportant les propos de Finkielkraut et ce le 24 novembre (l'interview a pourtant été publiée dans le quotidien israëlien le 18 novembre).
Pourquoi ce double traitement de l'information?
Maintenant je vous souhaite une bonne lecture. En rouge l'interview au quotidien Haaretz du 18 novembre, en bleu les déclarations sur Europe 1 datant du 25 novembre.
Extraits d'un reportage de 6 pages dans le supplément hebdomadaire de Haaretz daté du 18 novembre
Pour contribution au débat : traduction de l'hébreu et montage d'extraits M.Warschawski et Michèle Sibony
NB
En italiques, les questions du Haaretz et les réponses d'Alain Finkielkraut. Le reste, intertitres, notes est des traducteurs
Episode 1 - sur les émeutes en France :
Les réponses de Finkielkraut ont étonné les journalistes qui l'ont interrogé à Paris. Ils signalent que « pourtant elles n'émanent pas du Front National mais de la bouche d'un philosophe qu'on considérait autrefois comme l'un des porte parole de la gauche française, et l'un des philosophes qui ont mûri dans la révolte des étudiants de mai 68 ». Ils précisent d'entrée de jeu que AF lors de ses réponses insiste et revient régulièrement sur le fait que « il ne peut plus dire (cela ) en France », « on ne peut pas dire çà en France » « il est peut être dangereux de dire çà en France ».
EPISODE 1- Sur les émeutes en France
Question : Dans la presse française les émeutes dans les banlieues sont perçues surtout comme un problème économique, une réaction violente à une situation de pauvreté dure et de discrimination , alors qu'en Israël on a plutôt tendance à penser que l'origine de cette violence est religieuse ou du moins ethnique. C'est-à-dire à voir en elle un élément du combat islamique. Comment vous situez vous par rapport à ces différentes positions ?
Réponse : En France on voudrait bien réduire les émeutes à leur niveau sociologique. Voir en elles une révolte de jeunes de banlieues contre leur situation, la discrimination dont ils souffrent et contre le chômage. Le problème est que la plupart de ces jeunes sont noirs ou arabes et s'identifient à l'Islam. Il y a en effet en France d'autres émigrants en situation difficile, chinois, vietnamiens portugais, et ils ne participent pas aux émeutes. Il est donc clair qu'il s'agit d'une révolte à caractère ethnico-religieux.
Q. Et d'où vient-elle ? Est ce une réponse des Arabes et des Noirs au racisme dont ils sont victimes ?
R. Je ne le pense pas, parce que cette violence a été précédée de signes annonciateurs très préoccupants que l' on ne peut réduire à une simple réaction au racisme français. Prenons par exemple les événements qui ont accompagné il y a quelques années le match de football France-Algérie, ce match s'est déroulé à Paris au Stade de France, on nous dit que l'équipe de France est adorée par tous parce qu'elle est « black blanc beur », en fait aujourd'hui elle est black black black ce qui fait ricaner toute l'Europe. Si on fait une telle remarque en France on va en prison, mais c'est quand même intéressant que l'équipe de France de football soit composée presque uniquement de joueurs noirs. Quoiqu'il en soit cette équipe est perçue comme le symbole d'une société multi ethnique, ouverte etc...Le public dans le stade, des jeunes d'origine algérienne, ont hué pendant tout le match cette même équipe. Ils ont même hué la Marseillaise et le match a du être interrompu quand les jeunes ont envahi le terrain avec des drapeaux algériens.
Et il y a aussi les paroles des chansons de rap, des paroles très préoccupantes, de véritables appels à la révolte, je crois qu'il y en a un qui s'appelle docteur R. qui chante « je pisse sur la France je pisse sur de Gaulle » etc... ce sont des déclarations très violentes de haine de la France,
Toute cette haine et cette violence s'expriment maintenant dans les émeutes, y voir une réponse au racisme français c'est être aveugle à une haine plus large : La haine de l'Occident qui est responsable de tous les crimes. La France découvre cela aujourd'hui.
Q. Cela signifie d'après vous que ces émeutes ne sont pas orientées contre la France mais contre tout l'Occident ?
R. Non, elles sont orientées contre la France, comme ancienne puissance coloniale, contre la France, pays européen. Contre la France avec sa tradition chrétienne, ou judéo chrétienne.
.../...
Q. Est ce que vous pensez que la source de cette haine envers l 'Occident parmi les Français qui participent à ces émeutes est dans la religion , dans l'Islam ?
R. Sur ce sujet il faut être clair, c'est une question très difficile et il faut essayer de garder un langage de vérité. On a tendance à avoir peur du langage de vérité, pour des raisons « nobles » . On préfère dire « les jeunes » que « noirs » ou « arabes ». Mais on ne peut sacrifier la vérité quelles ques soient les nobles raisons. Il faut bien entendu éviter les généralisations : Il ne s'agit pas de tous les Noirs et de tous les Arabes, mais d'une partie des Noirs et des Arabes. Et évidemment la religion, non pas comme religion, mais comme ancre d'identité joue un rôle. La religion telle qu'elle apparaît sur Internet et les chaînes de télévision arabes, sert d'ancre d'identification pour certains de ces jeunes. Contrairement à d'autres, moi je n'ai pas parlé d'Intifada des banlieues, et je ne pense pas qu'il faille utiliser ce terme. J'ai pourtant découvert qu'eux aussi envoyaient en première ligne de la lutte les plus jeunes, et vous en Israël vous connaissez çà, on envoie devant les plus jeunes parce qu'on ne peut pas les mettre en prison lorsqu'ils sont arrêtés. Quoiqu'il en soit ici il n'y a pas d'attentats et on se trouve à une autre étape : je pense qu'il s'agit de l'étape du pogrom anti républicain. Il y a des gens en France qui haïssent la France comme République.
Q. Mais alors pourquoi ? Pour quelle raison ?
R Pourquoi est ce que le monde arabo-musulman en partie du moins a déclaré la guerre à l'Occident ? La République est la version française de l'Europe. Eux et ceux qui les justifient disent que cela provient de la fracture coloniale. D'accord, mais il ne faut pas oublier que l'intégration des travailleurs arabes en France à l'époque du pouvoir colonial était beaucoup plus simple. C'est-à-dire que c'est une haine à retardement, une haine a posteriori. Nous sommes témoins d'une radicalisation islamique qu'il faut expliquer dans sa totalité avant d'arriver au cas français, d'une culture qui au lieu de s'occuper de ses propres problèmes recherche un coupable extérieur. Il est plus simple de trouver un coupable extérieur. Il est séduisant de se dire qu'en France tu es exclu et « donnez-moi ! donnez-moi ! »
Ca n'a jamais marché comme cela pour personne et ça ne peut pas marcher.
Dans le DEUXIEME EPISODE : REVELATIONS SUR L'ECOLE DE LA REPUBLIQUE ET LA COLONISATION ;
De l'école en France et des bienfaits du colonialisme
Aux Etats Unis également nous sommes témoins de l'islamisation des noirs. C'est Lewis Farkhan en Amérique qui le premier a dit que les Juifs ont joué un rôle central dans l'esclavagisme. Et le principal porte parole de cette théologie en France aujourd'hui c'est Dieudonné, c'est lui qui est aujourd'hui le vrai patron de l'antisémitisme en France, et non le Front National. Mais en France au lieu de combattre son discours on fait précisément ce qu'il demande : on change l'enseignement de l'histoire coloniale et de l'histoire de l'esclavage dans les écoles. On y enseigne aujourd'hui l'histoire coloniale comme une histoire uniquement négative. On n'enseigne plus que le projet colonial voulait aussi éduquer, apporter la civilisation aux sauvages. On ne parle que des tentatives d'exploitation, de domination, et de pillage. Mais en fait qu'est ce que veut Dieudonné ? Il exige une « shoah » et pour les arabes et pour les noirs, mais si l'on met la shoah et l'esclavage sur le même plan alors on est obligé de mentir, car ce n'était pas une shoah. Et ce n'était pas un crime contre l'humanité parce que ce n'était pas seulement un crime. C'était quelque chose d'ambivalent. Ainsi en est-il également de l'esclavage. Il a commencé bien avant l'Occident. En fait, la spécificité de l'Occident pour tout ce qui concerne l'esclavage c'est justement tout ce qui concerne son abolition. L'abolition de l'esclavage est une question européenne et américaine. Cette vérité là sur l'esclavage il est maintenant interdit de l'enseigner dans les écoles.
C'est pourquoi tous ces événements là m'attristent beaucoup : non pas parce qu'ils se sont produits, après tout il fallait être aveugle et sourd pour ne pas voir qu'ils auraient lieu, mais à cause des explications qui les accompagnent. Elles sont un coup mortel à la France que j'ai aimée, et j'ai toujours dit que la vie deviendrait impossible pour les Juifs de France quand la francophobie vaincrait, et c'est ce qui va se passer. Ce que j'ai dit maintenant les Juifs le comprennent. Tout d'un coup ils regardent autour d'eux et voient tous les bobos qui chantent des louanges aux nouveaux « damnés de la terre » et se disent : qu'est ce que c'est que ce pays, que lui est il arrivé ?
Q. Puisqu'il s'agit selon vous d'une offensive islamique, comment expliquez vous que lors des derniers événements les Juifs n'ont pas été attaqués ?
R. Premièrement on dit qu'une synagogue a été attaquée. Mais je pense que ce qu'on a vécu c'est un pogrom anti républicain. On nous dit que ces quartiers sont délaissés et que les gens sont dans la misère. Quel lien y a-t-il entre la misère et le désespoir et brûler des écoles ? Je pense qu'aucun Juif ne ferait jamais çà. Ce qui unit les Juifs – laïques, religieux, de la Paix Maintenant ou partisans du grand Israël – c'est un mot, le mot schule ( lieu d'étude)* c'est ce qui nous unit tous comme juifs. Et j'ai été tout simplement scandalisé de ces actes qui se sont répétés et encore plus scandalisé par la compréhension qu'ils ont rencontré en France. On les a traité comme des révoltés comme des révolutionnaires. C'est la pire des choses qui pouvait arriver à mon pays et je suis très malheureux. Pourquoi ? Parce que le seul moyen de surmonter c'est de les obliger à avoir honte. La honte c'est le début de la morale. Mais au lieu de les pousser à avoir honte, on leur a donné une légitimité : ils sont « intéressants ». Ils sont « les damnés de la terre ». Imaginez un instant qu'ils soient blancs comme à Rostock en Allemagne on dirait immédiatement : le fascisme ne passera pas. Un Arabe qui incendie une école c'est une révolte, un Blanc c'est du fascisme. Je suis daltonien : le mal est le mal, peu importe sa couleur. Et ce mal là pour le Juif que je suis est totalement inacceptable.
Pire, il y a là une contradiction, car si effectivement ces banlieues étaient dans une situation de délaissement total, il n'y aurait pas de salles de sport à incendier, il n'y aurait pas d'écoles et d'autobus. S'il y a des gymnases des écoles et des autobus, c'est que quelqu'un a fait un effort. Peut-être insuffisant mais un effort quand même.
Q. Mais pourtant le taux de chômage dans les banlieues est insupportable, près de 40% des jeunes entre 15 et 25 ans n'ont aucune chance de trouver un travail ?
R. Revenons un moment à la schule. Lorsque les parents t'envoient à l'école, est-ce que c'est pour trouver un travail ? Moi on m'a envoyé à l'école pour apprendre. La culture et l'éducation ont une justification en elles même. Tu vas à l'école pour apprendre, c'est çà le but de l'école. Et ces gens qui détruisent des écoles, que disent-ils en fait ? leur message n'est pas un appel à l'aide ou une exigence de plus d'écoles ou de meilleures écoles, c'est la volonté de liquider la volonté de liquider les intermédiaires entre eux et les objets de leurs désirs. Et quels sont les objets de leurs désirs c'est simple : l'argent, les marques, et parfois des filles. C'est pourquoi il est certain que notre société a sa responsabilité, parce qu'ils veulent tout maintenant et ce qu'ils veulent c'est l'idéal de la société de consommation. C'est ce qu'ils voient à la télévision.
schule : mot yiddish qui signifie école , désigne plutôt chez les juifs ashkénaze de France la synagogue (ndlt)
Troisième épisode : racisme et antisémitisme
Non à l'antiracisme
..../... Mais justement le philosophe juif qui lutte contre l'antisémitisme pour entrer en guerre contre « la guerre antiraciste ».
(fin des commentaires des journalistes)
« Je suis né à paris et suis le fils d'immigrants polonais, mon père a été déporté de France, ses parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz, mon père est rentré d'Auschwitz en France. Ce pays mérite notre haine. Ce qu'il a fait à mes parents était beaucoup plus brutal que ce qu'il a fait aux Africains. Qu'a-t-il fait aux Africains ? Il n'a fait que du bien. Mon père, il lui a fait vivre l'enfer pendant 5 ans. Et on ne m'a jamais enseigné la haine. Aujourd'hui la haine des Noirs est encore plus forte que celle des Arabes.
Q. Mais justement vous qui combattez le racisme antijuif affirmez que la discrimination et le racisme dont parlent ces jeunes n'existent pas en réalité?
R. Bien sûr qu'il y a une discrimination. Et il y a certainement des Français racistes. Des Français qui n'aiment pas les Arabes et les Noirs. Et ils les aimeront encore moins maintenant quand ils prendront conscience de combien eux même les haïssent. C'est pourquoi cette discrimination va s'approfondir pour tout ce qui concerne le logement et aussi le travail.
Imaginez que vous gérez tous deux un restaurant et vous êtes antiracistes, vous pensez que tous les hommes sont égaux et en plus vous êtes juifs, c'est-à-dire que pour vous parler d'inégalité entre les race pose problème, et imaginez qu'un jeune des banlieues vienne demander un emploi de serveur, il a l'accent des banlieues, vous ne l'engagerez pas, c'est très simple. Vous ne l'engagerez pas parce que c'est impossible. Il doit vous représenter, et ceci exige de la discipline de la politesse et une manière de parler. Et moi je peux vous dire que même des Français blancs qui copient aujourd'hui les codes de conduite des banlieues, et cela existe, se heurteront au même problème exactement. La seule manière de lutter conte la discrimination est de revenir aux exigences, une éducation sévère, c'est le seul moyen. Mais cela aussi il est interdit de le dire. Je ne le peux pas. Ce sont des choses du bon sens auxquelles on préfère le mythe du « racisme français ». Ce n'est pas juste. Nous vivons aujourd'hui dans un environnement de « guerre permanente contre le racisme », et il faut étudier la nature de cet antiracisme. Tout à l'heure j'ai entendu à la radio quelqu'un qui s'opposait à la décision du ministre de l'intérieur Sarkozi d'expulser quiconque n'a pas la citoyenneté française a participé aux émeutes et a été arrêté. Et qu'a-t-il dit ? Qu'il s'agissait d'une « épuration ethnique ». J'ai combattu pendant la guerre de Yougoslavie contre l'épuration ethnique des musulmans en Bosnie. Aucune organisation musulmane française ne s'est jointe à nous, ils ne se sont réveillés que pour soutenir les Palestiniens. Et maintenant on parle d'épuration ethnique ? Il n'y a pas eu un seul mort pendant ces émeutes, en fait si, il y en a eu deux mais c'était un accident. On ne les poursuivait pas mais ils se sont enfuis et cachés dans un transformateur électrique malgré les panneaux d'avertissement qui étaient énormes.
Mais je pense que l'idée généreuse de guerre contre le racisme se transforme petit à petit monstrueusement en une idéologie mensongère. L'antiracisme sera au vingt et unième siècle ce qu'a été le communisme au vingtième. Aujourd'hui les Juifs sont attaqués au nom du discours antiraciste : la barrière de séparation, « sionisme égale racisme », la même chose en France. Il faut se garder de l'idéologie de l'antiracisme. Bien sûr il y a un problème de discrimination, il y a un réflexe xénophobe c'est vrai, mais présenter les événements comme une réaction au racisme est tout à fait mensonger, tout à fait mensonger.
Q. Que pensez-vous des moyens qu'utilise le gouvernement français pour mettre fin à la violence, l'état d'urgence, le couvre feu ?
R .Mais c'est tellement normal ! Ce que nous avons vécu est terrible. Il faut comprendre que ceux qui ont le moins de pouvoir dans la société sont les autorités, les gouvernants. C'est vrai ils sont responsables du maintien de l'ordre, et c'est important parce que sans eux il y aurait eu une autodéfense, et les gens auraient tiré. Alors ils maintiennent l'ordre et font cela avec une prudence extraordinaire, il faut les saluer pour cela. En mai 68, il y avait un mouvement tout à fait innocent comparé à celui d'aujourd'hui et il y a eu une violence policière. Ici on jette des cocktails Molotov et on tire à balles réelles. Et il n'y a eu aucun cas de violence policière. (note des journalistes : depuis l'interview plusieurs policiers ont été arrêtés suspectés de violence) Il n'y a aucun précédent. Comment maintenir l'ordre ? Par des moyens dictés par le bon sens,que soit dit en passant 73% des français soutiennent d'après une enquête du journal le Parisien. Mais je pense qu'il est trop tard pour provoquer chez eux la honte, parce que à la télévision, à la radio et dans les journaux, ou du moins dans la plupart d'entre eux, on présente aux émeutiers un miroir embellissant. Ce sont des gens « intéressants », on flatte leur souffrance et on comprend leur désespoir. En plus il y a la grande perversion du spectacle. On brûle des voitures pour qu'on puisse le voir à la télévision, cela leur permet de se sentir « importants » de sentir qu'ils vivent dans un quartier important, cette course après le spectacle doit être analysée, elle produit des effets tout à fait pervers. Et la perversion du spectacle est accompagnée de commentaires tout à fait pervers.
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Si cela ne leur plaît pas qu'ils rentrent chez eux :
AF. On dit que le modèle républicain s'est effondré dans ces émeutes. Mais le modèle multiculturel ne va pas mieux. Ni en Hollande ni en Angleterre. A Bradford et à Birmingham aussi ont eu lieu des émeutes sur fond racial. Deuxièmement l'école républicaine, le symbole du modèle républicain n'existe plus depuis longtemps. Je connais l'école républicaine j'y ai étudié. C'était une institution avec des exigences sévères, austère, assez antipathique, qui avait construit de hautes murailles pour se protéger du bruit de l'extérieur.
Trente années de réformes stupides ont changé ce paysage. L'école républicaine a été remplacée par « la communauté éducative », horizontale et non verticale, on a révisé à la baisse les programmes scolaires, le bruit de l'extérieur est entré, la société est rentrée dans l'école. Ce qui signifie que ce que nous voyons aujourd'hui c'est en fait l'échec du modèle post républicain « sympa ». Le problème avec ce modèle c'est qu'il se nourrit de ses propres échecs : chaque fiasco est une raison pour le rendre encore plus extrême. L'école sera encore plus « sympa ». En fait, face à ce que nous voyons, le minimum de ce que nous devons exiger c'est la sévérité et plus d'exigence. Sinon on aura bientôt des « cours de délinquance ».
Ceci est une évolution caractéristique de la démocratie. La démocratie comme processus ainsi que l'a bien montré Tocqueville, ne supporte pas l'horizontalité. En démocratie il est difficile de supporter des espaces non démocratiques. Tout doit être démocratique dans la démocratie. Mais l'école ne peut pas être ainsi. Elle ne le peut pas. L'asymétrie saute pourtant aux yeux : entre celui sait et celui qui ne sait pas, entre celui qui apporte avec lui un monde, et celui qui est nouveau dans ce monde. Le processus démocratique a provoqué une délégitimité de cette asymétrie. C'est un phénomène général dans le monde occidental, mais en France il prend une forme plus pathétique, parce que l'une des caractéristiques de la France était son éducation sévère. La France a été construite autour de son école.
Q. Beaucoup de jeunes disent que le problème est qu'ils ne se sentent pas Français, que la France ne les traite pas comme des Français.
R. Le problème est qu'il faut qu'ils se considèrent eux même comme Français. Si les immigrants disent : « les Français » quand ils partent des blancs, alors on est perdu. Si leur identité se trouve ailleurs et ils sont en France par intérêt alors on est perdu. Je dois reconnaître que les Juifs aussi commencent à utiliser cette expression, je les entends dire « les Français » et je ne peux pas supporter çà. Je leur dis « si pour vous la France n'est qu'une question d'intérêt et votre identité est le judaïsme alors soyez cohérents avec vous-même vous avez Israël ». C'est effectivement un grand problème : nous vivons dans une société post nationale dans laquelle pour tout le monde l'Etat n'est qu'une question d'intérêt , une grande compagnie d'assurance, il s'agit là d'une évolution très grave.
Mais s'ils ont une carte d'identité française ils sont Français et s'il n'en ont pas ils ont le droit de s'en aller. Ils disent « je ne suis pas Français, je vis en France, et en plus ma situation économique est difficile. » Personne ne les retient de force ici, et c'est précisément là que se trouve le début du mensonge. Parce que s'ils étaient victimes de l'exclusion et de la pauvreté ils iraient ailleurs. Mais ils savent très bien que partout ailleurs, et en particulier dans les pays d'où ils viennent, leur situation serait encore plus difficile pour tout ce qui concerne leurs droits et leurs chances.
Q. Mais le problème aujourd'hui est l'intégration dans la société française de jeunes gens et de jeunes filles de la troisième génération, et non d'une vague de nouveaux immigrants. Ils sont nés en France et ils n'ont nulle part ailleurs où aller.
R. Ce sentiment qu'ils ne sont pas Français ce n'est pas l'école qui le leur donne ; Il y a ici des écoles partout. En France comme vous le savez peut-être, on inscrit les enfants dans les écoles, même s'ils se trouvent illégalement dans le pays. Il y a ici quelque chose de surprenant de paradoxal. L'école pourrait très bien appeler la police puisque l'enfant se trouve en France illégalement, et malgré tout l'école ne prend pas en considération leur illégalité.
Il y a des écoles là-bas, et il y a des ordinateurs partout. C'est là que vient le moment où il faut faire un effort, et ceux qui font les émeutes ne sont pas prêts à faire cet effort. Jamais.
Prenez par exemple la langue, vous dites qu'ils sont d'une troisième génération, alors pourquoi est-ce qu'ils parlent le français comme ils le parlent. C'est un français égorgé, l'accent, les mots, la grammaire. C'est à cause de l'école ? A cause des profs.?
Q. Puisque les Arabes et les Noirs apparemment n'ont pas l'intention de quitter la France, comment pensez-vous traiter le problème ?
R. Ce problème est le problème de tous les pays européens. En Hollande on est confronté à ce problème depuis l'assassinat de Théo Van Gogh. La question n'est pas quel est le meilleur modèle d'intégration, mais la possibilité même d'une intégration pour des gens qui vous haïssent.
Q. Et que va-t-il se passer en France ?
R. je ne sais pas je suis désespéré. A cause des émeutes et à cause de leur accompagnement médiatique. Ils vont se calmer, mais qu'est ce que çà veut dire ? Ce ne sera pas un retour au calme. Ce sera un retour à la violence habituelle. Alors ils vont arrêter parce qu'il y a tout de même un couvre feu, et les étrangers ont peur, et les dealers veulent reprendre les affaires. Mais ils jouiront du soutien et de l'encouragement à leur violence antirépublicaine, par le biais du discours repoussant de l'autocritique sur leur esclavage et le colonialisme. C'est cela, ce n'est pas un retour au calme mais à la violence de routine.
Q. Alors votre conception du monde n'a aucune chance ?
R. Non. J'ai perdu. Pour tout ce qui concerne la lutte sur l'école, j'ai perdu. C'est intéressant, parce que quand je parle comme je parle beaucoup de gens sont d'accord avec moi. Beaucoup. Mais il y a quelque chose en France, une espèce de déni qui provient des « bobos » des sociologues et des assistants sociaux, et personne n'a le courage de dire autre chose. Ce combat est perdu, je suis resté en arrière.
Dror Mishani et Aurélia Samothraiz
Traduction de toutes les questions et réponses du philosophe. La parties non traduites sont des passages de commentaires des journalistes qui semblent plutôt surpris de ce qu'ils entendent.
Voici le texte intégral de l'entretien avec Alain Finkielkraut réalisé vendredi 25 novembre par Jean-Pierre Elkabach sur Europe-1.
Jean-Pierre Elkabach : Quand une société est en crise, un intellectuel, surtout reconnu et influent comme vous, Alain Finkielkraut, est supposé prendre de la hauteur et apaiser les esprits. Or, vos dernières déclarations dans des journaux étrangers sont jugées pour le moins inacceptables et le tout fait scandale aujourd'hui et va faire scandale. Alain Finkielkraut bonjour.
Alain Finkielkraut : Bonjour
J.-P. E. : Qu'est-ce qui vous a pris ?
A. F. : Heu... Jean-Pierre Elkabach, je cherche la vérité, c'est comme ça que je conçois mon travail et parfois, pour trouver le vrai, j'essaye, je déchire, je crois devoir déchirer le rideau des discours convenus. Je le fais au risque de me tromper, au risque aussi de susciter pour le peu de vrai que je découvre des haines inexpiables. Mais là, il s'agit de tout autre chose.
Du puzzle de citations qu'il y a eu dans Le Monde, surgit un personnage odieux, antipathique, grotesque, auquel je n'aurais pas envie de serrer la main et on me dit, et là le cauchemar commence, que ce personnage c'est moi, je suis sommé d'habiter ce corps textuel, d'en répondre devant le tribunal de l'opinion. Soudain, j'ai quitté l'univers du dialogue et je suis entré dans celui du procès. Alors, j'ai envie de me défendre. J'ai envie de me défendre mais aussi, quelquefois, on peut, devant des choses comme ça, avoir envie de mourir.
J.-P. E. : Il ne faut pas exagérer, vous n'êtes pas un naïf mais vous savez que vous avez provoqué des dégâts en cascade et qui commencent. Qu'est-ce que vous avez dit? On va essayer de prendre quelques propos et, en tout cas, des citations, et vous allez les commenter vous-même. Vous dites "on voudrait réduire les émeutes en banlieue à leur dimension sociale or la plupart des émeutiers sont noirs ou arabes avec une identité musulmane. C'était une révolte à caractère ethnique et religieux". Ethnique c'est à dire racial ?
A. F. : Ecoutez...
J.-P. E. : Vous l'avez dit.
A. F.
: Je le dis mais, Jean-Pierre Elkabach, tout le monde le pense parce que parler de l'origine des émeutiers est considéré comme une attitude raciste et, d'un autre côté, la réaction unanime à ces émeutes c'est la dénonciation de la discrimination contre les minorités visibles. S'il s'agissait d'une pure émeute sociale dans un quartier, on aurait parlé du chômage, on aurait parlé de la nécessité de rénover les banlieues, on n'aurait pas parlé de la lutte contre la discrimination à l'embauche et à l'emploi. Mais j'ajoute au cours de l'article qu'on ne doit faire aucun amalgame. Si je reconnais comme tout le monde le caractère ethnique de ces révoltes, loin de moi l'idée de rassembler tous les Français d'origine africaine et nord-afrricaine dans un même opprobre, et j'ajoute d'ailleurs que, même les auteurs de ce grand saccage, je les plains plutôt que je ne les accuse.
J.-P. E. : Oui. Dans les émeutes, quelle est la part d'un certain islam ou de la religion pour vous puisque vous dites "caractère ethnique et religieux"?
A. F. : Oui, là non. Ce n'est pas juste, c'est une vague référence identitaire. La religion en tant que telle n'est pas présente.
Il se trouve qu'un certain nombre de gens en France, de jeunes notamment, disent, en parlant des autres Français, "les Français". En s'affublant justement d'une identité musulmane. Ils ne sont les seuls à le faire. L'une des tragédies de notre temps, c'est la grande désaffiliation nationale. Et, dans l'article, je dis que certains juifs peuvent avoir la même tentation: la France c'est l'utilité, la judéité c'est l'identité. A ces juifs-là, je reproche leur inconséquence et je leur dis "non" et je leur dis, dans l'entretien, soyez logiques avec vous-mêmes. Si la France c'est simplement une compagnie d'assurance et si votre identité est ailleurs...
J.-P. E. : Oui mais comme vous l'avez dit au journal israélien Haaretz, cette partie-là a été supprimée. Il y a en France, dites-vous Alain Finkielkraut, des gens qui haïssent la République, il s'agit d'un pogrome anti-républicain.
A. F. : Oui. Je dirai, pour retirer les connotations judéo-centrées du mot "pogrome", qu'il s'agit d'un grand saccage anti-républicain.
Et je dis moi que notre société compassionnelle souffre d'une véritable apathie morale dans la mesure où elle n'a pas perçu, si vous voulez, les caillassages de pompiers et les incendies d'écoles comme un acte sacrilège. Quel est notre rapport à nous et à l'école pour qu'au fond nous voyions simplement ça comme un symptome et que nous traitions les auteurs comme des victimes?
J.-P. E. : Qui les influence, ces auteurs ?
A. F. : Vous voyez, et bien moi je vais vous dire. C'est pas une réponse à Sarkozy, c'est pas la politique, c'est un climat social...
J.-P. E. : Mais qui ?
A. F. : Et bien le vide spirituel de notre société qui pratique...
J.-P. E. : Qui? Les écoles ?
A. F. : Non
J.-P. E. : Les lycées? Vous l'avez dit.
A. F. : Oui
J.-P. E. : Les vidéos, les musiques...
A. F. : Le culte de l'immédiat, qui prend le pas sur celui de l'étude, sur celui de l'école où l'on cultive précisément patience et longueur de temps.
Evidemment, dans une société où tout est axé sur l'utilité d'un côté et sur la jouissance immédiate et la consommation sans fin des produits, on crée des êtres frustrés qui veulent s'emparer de tout, tout de suite.
J.-P. E. : Alain Finkielkraut d'accord. Aujourd'hui, on essaye de comprendre ce que vous avez dit...
A. F. : Ben oui...
J.-P. E. : ... ce qui vous motive. Vous dites les Noirs et les Arabes.
A. F. : Non.
J.-P. E. : Oui, oui, dans l'interview, enfin, tel qu'il est revenu en France, ils sont Français et vous le savez. Qu'est-ce que la France va faire d'eux? Il faut qu'elle les mette dehors alors qu'ils sont chez eux?
A. F. : Non.
J.-P. E. : Quand Jacques Chirac les appelle les fils et filles de la République, il le fait à tort ou à raison?
A. F. : Non. A raison, à raison. Simplement il faut prendre acte d'une haine extrêmement violente et ne pas répondre à cette haine en disant nous sommes haïssables... la grande difficulté aujourd'hui c'est d'intégrer des gens qui n'aiment pas la France dans une France qui ne s'aime pas. Mais l'intégration bien sûr doit rester notre but et on a manqué...
J.-P. E.
: D'accord, mais est-ce qu'à la haine, vous le philosophe, comme disait July, vous l'intellectuel vous devez répondre par la haine ?
A. F. : Non. Et je ne réponds pas par la haine mais je me dis que justement on a raté une véritable occasion de leur tendre la main. Les auteurs de ce grand saccage, on le voit, sont des gens déstructurés. Qu'est-ce que ça veut dire déstructurés? Ca veut dire la perte des repères, on ne sait plus où est le bien, le mal, le licite ou l'illicite. Il fallait les fixer ces repères, les affirmer, c'était ça les aider.
J.-P. E. : D'accord. Continuons de comprendre ce que vous avez dit parce que les propos vont vous revenir. Vous vous en prenez à Dieudonné. Vous dites "le porte-parole de la théologie de la haine, etc." Il est, dites-vous, "le vrai patron de l'antisémitisme". Ca, vous le confirmez?
A. F. : Ce que je confirme aujourd'hui, c'est que le devoir de mémoire dont on parle tant se constitue à partir des réclamations de Dieudonné.
J.-P. E. : Mais pourquoi, pourquoi vous ne l'oubliez pas?
A. F. : Parce que...
J.-P. E.
: Est-ce que c'est une raison, hein, de l'imiter et d'entretenir -s'il entretient la haine-, d'entretenir...
A. F. : Jean-Pierre Elkabach, je n'entretiens aucune haine. Je répète que je n'ai aucun rapport avec le personnage que dessine ce puzzle. Ce personnage, je le déteste comme tout le monde.
J.-P. E. : Ce personnage qui? Dieudonné ou Finkielkraut?
A. F. : Moi!
J.-P. E. : Finkielkraut.
A. F. : Pas Finkielkraut! Ce personnage textuel dans lequel... Cette tunique de Nessus que je suis obligé d'habiter. Moi je vous dis simplement que, aujourd'hui, qu'est-ce qu'on dit. On dit il faut soigner les blessures identitaires, heu..., des Africains d'origine ou des gens d'origine africaine...
J.-P. E. : Avec raison on le dit ou tort?
A. F. : Oui. Mais on le dit mal puisque on dit soigner ces blessures identitaires, c'est arracher aux juifs un je ne sais quel monopole du malheur. Donc, nous sommes sommés de penser la colonisation sur le modèle de la Shoah, de penser l'esclavage sur le modèle de la Shoah. On le fait au prix de la vérité et ce faisant on entretient la haine.
Une soi-disant concurrence des victimes... Jean-Pierre Elkabach, je ne suis pas une victime, j'honore la mémoire des victimes, j'ai écrit "Le juif imaginaire" pour contester toute identification avec les victimes. Il ne s'agit pas...
J.-P. E. : D'accord, mais aujourd'hui, qu'est-ce qu'on lit du personnage, ne vous énervez pas du personnage qui apparaît, qui n'est probablement pas vous mais que les gens vont penser être vous parce que vous n'êtes pas un naïf, vous n'avez pas besoin que Jean-Marie Le Pen puisse se taire parce que vous faites le boulot et d'autre part que vous faites un cadeau par des provocations à Dieudonné et ce qu'il représente aujourd'hui.
A. F. : Le cadeau fait à Dieudonné, c'est précisément de répondre à ces objurgations et de penser la mémoire de la colonisation et de l'esclavage comme il le demande et ainsi d'ailleurs on ne peut pas parler des traites négrières non atlantiques, on ne peut pas parler du fait que l'Occident a une spécificité dans cette affaire c'est l'abolitionnisme. Quand quelqu'un en parle, Olivier Pétré-Grenouilleau, il est dans le même pétrin que moi. Mais on m'accuse aussi d'autre chose et, là, je voudrais répondre.
J'ai parlé, d'après ce qu'on croit hein, en lisant ce puzzle qui constitue un homme qui n'est pas moi, avec légèreté et mépris de la France Black-Blanc-Beur. Non! J'ai dit que la Marseillaise avait été conspuée alors même que la France présentait cette belle et grande facette multi-ethnique. Ca veut dire que la société multi-raciale peut être aussi une société multi-raciste. J'ajoute que maintenant la France est devenue Black-Black-Black et que ça suscite la risée de l'Europe. Alors là je veux m'expliquer.
J.-P. E. : Oui, oui, mais vous dites l'exemple du football, on cite: "On nous répète que l'équipe de France est admirée parce qu'elle est Black-Blanc-Beur or aujourd'hui elle est Black-Black-Black ce qui fait ricaner toute l'Europe. C'est vrai qu'on a qu'à mettre un peu de discrimination positive chez les Bleus pour que les Blancs jouent mieux, mieux, ou comme les Blacks".
A. F. : Ils joueraient moins bien.
J.-P. E. : Alors allez-y.
A. F. : Alors j'y vais. J'y vais.
J'ai dit simplement, qu'est-ce que c'est, pourquoi cette singularité française, c'est une séquelle du colonialisme, c'est un privilège post-colonial et le rire dont j'ai parlé, je vais vous dire ce que c'est que ce rire. Là, j'étais en confiance, et bien j'ai pensé à mon père. Mon père m'a initié au foot dans les années 50, hein, il est né en Pologne, il a été déporté de France, c'était un immigré et je suis un immigré de la deuxième génération...
J.-P. E. : Oui, oui, oui, attendez justement, vous dites souvent je suis né Polonais en France, immigré de la seconde génération. Est-ce que vous Finkielkraut vous n'avez pas le devoir de tendre la main et de parler au-tre-ment!
A. F. : Je leur tends la main. Je leur tends la main. Je leur tends la main mais d'abord je veux m'expliquer. Il (mon père, ndlr) voyait la composition de l'équipe de France, Kissovski, Copa, c'est à dire Copachevski, Pieantoni et il s'amusait et il dit: "mais est-ce qu'il y a des Français dans cette équipe?". Il entendant par là Français de souche, c'était un rire innocent, un rire sans méchanceté dont j'ai voulu faire ressentir l'écho dans ce texte.
J'ai eu tort, je suis maintenant marqué d'infamie par cette blague. Ma seule consolation pour moi qui aime tant l'auteur de la plaisanterie c'est d'être devenu un (inaudible, ndlr) de Kundera. Mais, bien entendu, il faut tendre la main et, bien entendu, moi je me pense comme un immigré aussi et, et, et de quoi ai-je bénéficié? D'une école exigeante qui m'a appris à bien parler français or l'école aujourd'hui ne fait pas cela.
J.-P. E. : Alain Finkielkraut, Alain Finkielkraut, si le 10 mai prochain devient jour de mémoire contre l'esclavage, est-ce que vous serez choqué?
A. F. : Non.
J.-P. E. : Des Africains, est-ce qu'on peut le leur dire, ils ont combattu avec les Français pendant les deux dernières guerres mondiales et contre le nazisme: est-ce qu'ils n'aimaient pas la France? Les Africains qui défendent la francophonie est-ce qu'ils n'aiment pas la France? Et est-ce que les jeunes Français qui sont originaires d'Afrique et du Maghreb, est-ce qu'ils n'aimeront pas d'avantage la France et la République si elle honore un jour ou l'autre leurs grands-parents?
A. F. : Mais bien entendu.
Mais s'il s'agit d'un prétexte à s'identifier soi-même aux victimes pour se délier de toute obligation et se constituer en ayant-droit rancuniers non. Mais je pense que la France n'est aimée en France par personne et c'est aussi un des problèmes qu'elle a.
J.-P. E. : Mais n'entretenons pas alors la haine. Alors ce matin, Alain Finkielkraut, ici, qu'est-ce que vous dites aux Français d'origine africaine et maghrébine qui se sentent blessés et insultés par vos propos?
A. F. : Je leur dis que je déteste autant qu'eux le personnage né de ce puzzle, que je ne lui serrerais pas la main. Je leur dis que je ne pense pas comme lui.
J.-P. E. : Mais ils s'en foutent! A eux, qu'est-ce que vous leur dites?
A. F. : Je leur dis que...
J.-P. E. : Est-ce que vous leur dites "je retire une partie des propos sinon mon analyse, que...
A. F. : Jean-Pierre Elkabach, je ne peux pas faire une auto-critique d'un assemblage où je ne me reconnais pas. Ce que je dis simplement c'est que quand je parle du colonialisme et de l'ambition qui était celle de la philosophie des lumières d'éduquer les sauvages, je ne reprends pas le terme de sauvage à mon compte.
Il m'est radicalement étranger.
J.-P. E. : Mais pourtant Haaretz le dit.
A. F. : Oui...
J.-P. E. : Est-ce que je peux vous poser une question qui est dans la tête de tout le monde? Tous ces propos inouis, vous les tenez à la presse étrangère. Vous dites qu'il est impossible - et je l'ai lu en anglais et en français pas en hébreu- de s'exprimer en France tant règne la démagogie. Comment vous vous pouvez dire ce mensonge?
A. F. : Je ne dis pas qu'on ne peut pas s'exprimer en France.
J.-P. E. : Ce n'est pas parce que vous le faites là mais vous êtes sur toutes les télés, vous écrivez dans le Figaro, dans ...
A. F. : Regardez...
J.-P. E. : Dites-moi pourquoi?
A. F. : Regardez ce qui m'arrive quand en gardant à l'esprit les dangers de l'amalgame raciste et en maintenant ma haine à l'égard de ceux qui précisément en France cultivent la préférence nationale, regardez ce qui m'arrive. Je suis quand même l'objet d'un véritable lynchage...
J.-P. E. : N'exagérons pas...
A. F. : Je ne suis pas sûr d'avoir tort.
J.-P. E. : Mais qui est responsable si vous êtes d'abord... N'exagérons pas le lynchage.
A. F. : C'est vous-même qui m'en parlez.
J.-P. E. : Non non non. Mais qui, qui est responsable? Pourquoi vous avez récidivé parce que vos propos ont choqué même vos plus proches amis et vous le savez.
A. F. : Mes propos n'ont choqué que ceux de mes amis qui ont lu le puzzle, ils n'ont pas choqué, même s'ils n'étaient pas d'accord, ceux qui ont lu l'article. Et je vous prie de comprendre que je suis malgré tout victime d'un immense malentendu mais je voudrais ajouter que le problème en France aujourd'hui c'est celui d'un vide spirituel généralisé. Et le meilleur moyen de tendre la main à ces émeutiers c'est de les mettre devant la responsabilité de ces actes et face à eux de consacrer de nouveau les lieux d'étude qu'ils ont saccagés et les consacrer pour eux parce que le parler banlieue qu'ils affichent avec une certaine hargne est le pire handicap. Il faut reconquérir les territoires de la République et il faut que la langue française reconquiert ce parler car sinon ils ne s'en sortiront pas. Et moi je pense qu'il faut qu'ils s'en sortent.
J.-P. E.
: Qu'est-ce que vous faites à l'égard de Haaretz et les propos que vous ne reconnaissez pas et qui font ce personnage dont vous parlez. Est-ce que vous allez les attaquer...
A. F. : Non.
J.-P. E. : ...parce qu'ici vous allez avoir le Mrap, qui s'exprime déjà, différentes associations et organisations, peut-être des procès et euh.. d'ailleurs est-ce que vous avez reçu des menaces?
A. F. : Ben écoutez on verra, pas encore mais on demande maintenant mon exclusion de France-Culture quand même, voyez ce qui est en train de se passer.
J.-P. E. : Quelle est la leçon morale et politique pour Finkielkraut parce qu'il y a un programme qui continue...
A. F. : La leçon politique c'est qu'en effet je ne dois plus donner d'interview, notamment à des journaux dont je ne contrôle pas le destin, pour lesquels je ne peux pas contrôler le destin ou la traduction de ce que j'écris. La leçon morale, c'est qu'il faut continuer envers et contre tout à regarder la réalité en face parce que c'est un confort inouï que de se réfugier dans une attitude compassionnelle qui ressemble en réalité à la non-assistance à personne en danger.
J.-P. E. : D'accord, ça c'est très bien, mais vous dites pas d'amalgame et d'une certaine façon vous présentez des excuses à ceux que vous avez blessés, oui ou non?
A. F. : Je présente des excuses à ceux que ce personnage que je ne suis pas a blessés, je n'ai en moi aucun sentiment de mépris ou de haine à l'égard de quelque collectivité que ce soit et je me sens solidaire par vocation des nouveaux immigrés en France et notamment des immigrés de la deuxième ou troisième génération.
J.-P. E. : Merci Alain Finkielkraut, le vrai, hein, d'avoir choisi Europe 1 pour vous expliquer.

