Un article d'un député et de deux militants socialistes belges:
Liberté d'expression à géométrie variable
Des libres-penseurs, hier accusateurs de l'humoriste Dieudonné, se sont transformés en défenseurs de la liberté d'expression. Pourquoi cette hiérarchie dans le rejet de la haine de l'Autre?
Paul-Olivier DELANNOIS, député wallon socialiste, Malik Ben ACHOUR et Pierre-Yves DERMAGNE, militants socialistes
"Nous n'entendons pas ici juger les réactions d'une partie de la population des pays musulmans. Qu'elles soient disproportionnées et qu'elles contribuent avant tout à renforcer les régimes en place est probable. Mais cela ne sera pas notre propos.
Ce qu'on appelle désormais la «polémique des caricatures» repose sur un certain nombre de non-dits. Elle s'inscrit dans la lignée générale d'une dégradation de l'image des musulmans dans l'imaginaire collectif occidental et d'une détérioration du climat dans lequel les échanges entre musulmans et non-musulmans s'effectuent.
D'Al Qaeda aux émeutes dans les banlieues françaises, de l'Intifada à la condition de la femme, des rapts en Irak à l'immigration clandestine, de la victoire du Hamas en Palestine à la loi sur la laïcité, du nucléaire iranien aux excisions en Afrique: tout est bon pour la grande soupe! Un nouvel «Autre» tend désormais à se définir et à s'inscrire durablement dans l'inconscient collectif occidental. Et à en croire Edward Saïd, l'intellectuel américano-palestinien, ça ne date pas d'hier, ni d'ailleurs du 11 septembre 2001.
Le débat qui occupe en quantité les pages de nos journaux s'est posé de la manière suivante: la liberté d'expression et son corollaire qu'est la liberté de la presse doivent-elles céder devant les interdits religieux et plus précisément devant les principes fondamentaux de l'Islam? En d'autres termes, la problématique est présentée comme étant d'essence religieuse, comme si une opposition ontologique se jouait entre un occident pluraliste, ouvert et tolérant et un Islam fanatique, fermé et menaçant. L'Etat de droit contre le fanatisme religieux.
La problématique est-elle vraiment de cet ordre? L'enjeu renvoie-t-il réellement à la sphère théologique? Ces caricatures n'ont-elles pas bafoué autre chose qu'un simple interdit religieux - dont il nous semble par ailleurs évident qu'il ne s'impose qu'à la communauté des croyants? N'y a-t-il pas dans ces caricatures un substrat d'une autre nature, quelque chose qui relève moins de la liberté d'expression que de ses limites?
Car cessons de jouer les candides, si cette liberté d'expression constitue bel et bien un principe fondamental de notre démocratie, son application reste restrictive. L'une des limites que lui impose la loi est celle de l'incitation à la haine raciale. Or, lorsqu'un caricaturiste représente le Prophète coiffé d'un turban en forme de bombe, c'est l'Islam dans son essence et, par extension, l'ensemble de la communauté musulmane qui se trouvent réduits à des colporteurs de principes de haine et de repli sur soi.
Dans cette mesure l'entreprise n'est pas seulement maladroite, elle n'est pas non plus, comme on l'entend souvent, l'oeuvre salutaire de libres-penseurs voltairiens, héritiers des Lumières. Elle est l'émanation brumeuse d'un climat nauséabond. Elle alimente les pires clichés racistes et contribue à renforcer l'imaginaire collectif dans ce qu'il a de plus sombre. Les caricatures anti-juives dans les années trente ne faisaient rien d'autre.
La liberté d'expression a des limites et ces limites sont consacrées par la loi. L'enjeu n'est pas le respect de principes religieux auxquels les auteurs des caricatures n'adhèrent de toute façon pas. Il est ailleurs.
Une observation attentive de la couverture de cette affaire est, à cet égard, révélatrice. La vie médiatique est en effet pleine de contradictions. Lorsque Dieudonné, sur le plateau de Marc-Olivier Fogiel, s'embourbait dans un sketch - dont soit dit en passant la pauvreté humoristique insulte son talent intrinsèque - assimilant les colons israéliens aux nazis, il s'agissait de toute évidence d'une caricature. Plongée durant de nombreuses semaines dans une polémique d'une ampleur comparable à celle que nous connaissons aujourd'hui, l'opinion publique française - conduite (ou suivie) par ses médias - a pourtant réagi de manière très différente. En effet, il se trouvait à l'époque très peu de «libres-penseurs» pour défendre la liberté d'expression. Le caricaturiste d'un soir fut au contraire voué aux gémonies par une foule médiatique qui, quasi unanime, prononça sans détour sa condamnation à une mort publique.
Il est dès lors pour le moins curieux de voir ces mêmes libres-penseurs, hier accusateurs farouches, se transformer aujourd'hui en défenseurs d'une liberté d'expression à deux vitesses. Les Finkielkraut, Glucksmann et autres s'enfoncent une fois de plus dans leurs contradictions avec un empressement qui frôle le ridicule et qui leur ôte toute crédibilité intellectuelle.
Si le sketch de Dieudonné était antisémite, les caricatures publiées (celle du turban et celle du poignard) sont indiscutablement islamophobes et racistes. La liberté d'expression interroge dans les deux cas ses propres limites. Quoi qu'il en soit, tâchons de faire preuve de cohérence dans nos condamnations. Il ne peut y avoir de hiérarchie dans le rejet de la haine de l'Autre. Il y va de la crédibilité de nos combats."
P.S: la caricature n'a pas trop de rapport...encore que ;)